Le grand éditeur Robert Delpire est mort

Article publié avec l’aimable autorisation de l’Oeil de la Photographie.

Éditeur et commissaire d’expositions, passionné de photographie et amis des plus célèbres, Robert Delpire est décédé le 26 septembre 2017 à l’âge de 91 ans. Le journaliste Christian Caujolle lui rend hommage.

Portrait de Robert Delpire © Sarah Moon

On a dit que c’était un œil, ce qui est indéniable, mais c’était avant tout un caractère, ce qui était chez lui profondément lié. Un caractère fait de fermeté, de fidélité à ce qui comptait pour lui et qui lui semblait évident et de curiosité, de cette curiosité qui n’admettait pas les faux-semblants mais lui permettait d’évoluer, de ne jamais rester figé sur des points de vue. Je me souviens autant de moments difficiles quand, au moment où il était le premier directeur du Centre National de la Photographie qu’avait voulu Jack Lang il avait créé pour les jeunes le prix « Moins Trente » nous nous étions heurtés au moment d’accrocher au Palais de Tokyo de jeunes auteurs primés avec lesquels je travaillais et qu’il n’appréciait guère que de ses enthousiasmes quand, recevant Michael Ackerman que je lui avais envoyé la veille, il décidait immédiatement de publier End, Time, City.

Je ne le connaissais pas et j’apprenais un peu de la photographie en chinant et achetant des livres chez les bouquinistes des quais de Seine et au marché aux puces, à Clignancourt et c’est dans le numéro de la revue Neuf que j’ai découvert Brassaï, dans les petits formats – déjà – des Danses à Bali d’Henri Cartier-Bresson et de Les Parisiens tels qu’ils sont de Robert Doisneau que je me suis interrogé sur ce que signifiait le format album, c’est en feuilletant Brassaï à Séville, HCB à Moscou ou en Chine, René Burri en Allemagne, Inge Morath en Iran, et tant d’autres, que j’ai appris ce qu’était un récit photographique et comment un point de vue se transformait en narration.

Naturellement, dans ces moments de tristesse, c’est à ses complicités que je songe, à celle aussi qui, depuis des années, nous avait réunis autour de la fonction des textes dans les livres de photographie. Pensées qui font refluer les souvenirs autour des livres de Sarah Moon, dont l’amoureuse bible en cinq volumes sous emboîtage ou ces Vrais Semblants tellement justes, à Josef Koudelka et aux étapes des Gitans et de Exils, source d’échanges, de tensions, de passion. Je me souviens de cette fidélité à William Klein ou à Robert Frank, quels qu’aient pu être les aléas de la vie et les éloignements, de la générosité qui faisait que l’exigence de qualité était toujours plus importante que la gestion, des choses et des affaires. Je me souviens, oui, je me souviens de ces grandes expositions au Palais de Tokyo que le journaliste de Libération que j’étais alors attendait comme la certitude des découvertes et de l’exigence. Et puis, sur le tard, j’ai découvert la proximité aux illustrateurs, la profondeur de l’amitié avec André François, avec André Martin, les sagas publicitaires, Citroën et ces années de grandeur graphique.

Bob, qui a passé les deux dernières années à finaliser ses magnifiques herbiers nous laisse – laisse au monde entier – la collection Photo Poche, la plus vendue au monde, rêve de bibliothèque idéale pour la photographie. Son grand œuvre avec ses titres phares. Aujourd’hui, c’est un autre livre que je veux convoquer pour lui dire au revoir, un petit livre panoramique, oblong, tendre et poétique, publié en 1956 sous la signature d’André François, une petite merveille intitulée : Les larmes de crocodile.

 

Christian Caujolle

Aujourd’hui commissaire indépendant, Christian Caujolle a notamment été directeur de la photographie au journal Libération, a créé l’agence et la galerie VU’, et enseigne à l’École Nationale Supérieure Louis Lumière, à Paris.

 

Robert Delpire, né en 1926 à Paris et mort le 26 septembre 2017, crée à 23 ans Neuf, une revue d’art destinée aux médecins. Il y réunit Breton, Prévert, Miller, Michaux et Sartre. Dès le début des années 50, il est l’éditeur des grands noms de la photographie : Cartier-Bresson, Brassaï, Doisneau, Lartigue et en 1958, il publie Les Américains de Robert Franck. Il ouvre en 1963 une galerie où sont exposés, souvent pour la première fois en Europe, les plus grands noms de la photographie, de l’illustration et du graphisme (André François, Savignac, Le Foll, Lubalin, Milton Glaser et Blechman…). Il réalise Flagrants Délits, un film de 30 minutes sur l’œuvre d’Henri Cartier- Bresson. En juillet 1982, il est nommé à la tête du Centre National de la Photographie par Jack Lang, ministre de la Culture. Il y crée et publie Photo Poche, la première collection de livres de poche consacrés à la photographie.

L’article publié par L’Oeil de la Photographie

 

A lire
C’est de voir qu’il s’agit

Vous aimerez aussi...

Social Media Auto Publish Powered By : XYZScripts.com